Bistrot de quartier 3ème épisode

Plusieurs fois dans la semaine, elles se retrouvaient entre voisines. Avec Aïcha, Françoise et Satou, c’était la grande rigolade.
Lorsqu’elles avaient le ventre creux, elles se marraient en disant : « je suis en période de jeûne les filles, c’est excellent pour la santé, c’est grâce à Elon Musk, il a tout misé sur un cheval qui allait nous faire monter au ciel » Ah! Ah!
Ou bien, attifées des vêtements du secours populaire, elles faisaient les mimiques et se déplaçaient comme les mannequins, en disant, sur un ton hautain, qu’elles venaient de chez Dior accompagnées de leur époux, pour changer leur garde robe afin d’être en accord avec le nouveau papier peint du grand salon.
Elles savaient mettre de l’ambiance dans l’immeuble et lorsque leur mari faisait son apparition entre deux apéros, il le prenait mal, il montait au créneau en disant que le jour où il gagnerait à la loterie, elles seraient bien contentes d’aller vivre dans un Palace pour de vrai et qu’heureusement il était là pour sauver la situation.
Quand leurs époux descendaient au bistrot, elles en profitaient pour se retrouver. C’était chacune son tour. Aujourd’hui c’était chez Aïcha. Quand elles montaient les trois étages, dès le second elles sentaient les bonnes odeurs d’épices leur piquer les narines.
« Il est à quoi ton tagine aujourd’hui ? demandait Satou qui s’y connaissait en épice et qui venait juste de franchir la porte de chez Aïcha.
« Tagine de poulet au citron confit, mon préféré. Je l’aromatise toujours au Raz el-hanout, ça lui donne un petit goût de chez nous » Elles étaient magnifiques toutes les trois, le mélange des cultures… Satou leur tressait leurs chevelures, Aïcha expérimentée en massage leur montrait les points de tension et Françoise leur apprenait à lire et écrire en Français. À trois, elles s’apportaient beaucoup et chaque rencontre était aussi l’occasion de rire et de chanter. Quelque part ça les arrangeait quand leurs maris descendaient au bistrot, pour elles c’était la liberté.

L’appart d’Aïcha était au troisième au-dessus du bistrot, celui de Satou au quatrième et celui de Françoise au second. La cage d’escalier était vétuste, les murs auraient eu besoin d’un bon coup de peinture et même les odeurs de cuisine n’arrivaient pas à couvrir celle des poubelles que Roberte entreposait dans l’entrée. Mais tout ça elles s’en fichaient, elles ne connaissaient rien d’autre, avaient toujours vécu là, depuis, pour l’une son arrivée en France, et pour les deux autres, leurs naissances.
Deux d’entre elles étaient des enfants du quartier, elles l’avaient connu aux belles années quand elles jouaient à la balançoire et se laissaient glisser sur le toboggan. Depuis elles le voyait se désintégrer, mais elles continuaient à l’aimer. Elles y avaient leurs repères.
Aïcha s’y connaissait sévère en cuisine, Françoise , la plus gourmande lui disait « tu as un don… moi, par contre, je sais à peine cuire un œuf! » elles riaient.
« Et toi! »reprenait Aïcha, « tu as le don de nous faire rire, si tu ne sais pas cuire.» et elles enclenchaient une autre partie de rigolade.
Heureusement, car ce n’était pas marrant tous les jours, les appartements étaient petits et les enfants nombreux, il y avait peu de place et il fallait s’organiser pour que les plus grands fassent leur devoir dans le calme. C’était pas évident, car les plus petits avaient besoin de jouer, de courir et de crier…. Le père rentrait trop tard, pour s’en occuper.
Les 3 amies avaient trouvé des astuces, elles s’occupaient, à tour de rôle, une fois des petits, une autre fois des plus grands.
L’institutrice leur plaisait, c’était une perle pour elles, car elle comprenait leur situation et n’était pas venue dans le quartier sans savoir ce qui l’ attendait .
Cette professeur des écoles, comme on dit maintenant, venait d’un milieu plus privilégié, elle s’était donnée pour objectif de partager ce qu’elle avait reçu dans son enfance. Avec les loustics du quartier, ce n’était pas gagné !
Les 3 copines, n’avaient qu’un seul espoir, celui d’ offrir l’occasion à leurs enfants respectifs de s’extraire de ce bourbier, c’était leur grande priorité, ce n’était pas un choix facile, car tout allait à l’encontre de leur désir.
Il fallait tenir le cadre, rester vigilant, car les enfants ont vite fait de prendre la tangente, un enfant est influençable, il se laisse facilement embarquer.

Surtout ne pas lâcher le morceau dans les moments difficiles, les jeunes étaient des proies faciles et les prédateurs ne manquaient pas…
Tenir compte de chacun, de son âge, de son tempérament, de ses fréquentations et au moindre signal inquiétant, intervenir sans attendre.
Quelle responsabilité ! Qui, aux yeux des autres, n’avait pas grande valeur, elles s’en foutaient carrément, car pour elles, ça en avait sacrément !
L’état d’esprit, qui régnait à ce moment là, n’allait pas dans leur sens, toujours consommer plus, foncer tête baissée, se tourner vers la facilité, les écrans, les sucreries pour les petits, la drogue pour les plus grands.
C’était très compliqué… mais elles n’en faisaient pas un plat, ça ne les empêchait pas de passer du bon temps ensemble et de bien rigoler

Elles s’étaient faites belles, aujourd’hui, il y avait la traditionnelle brocante du quartier. Bien que la réputation de l’endroit ne fût plus ce qu’il était, de nombreuses personnes venaient de partout pour s’y promener et y faire des affaires. C’était un événement
Pour Robert et Roberte c’était une journée d’affluence. Le café ne désemplissait pas et Roberte passait sa matinée en cuisine à préparer des repas. Robert était débordé entre le bar et le stand qu’ils avaient installé sur le trottoir. Un stand de sandwichs et de gaufres. Les affaires étaient florissantes, ils faisaient en une journée la recette d’un mois.

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